Interview d'une joueuse de Yzeure (D2 Féminine)

24 juin 2016 - 23:56

«  Une fille qui fait du foot ce n’est pas tout à fait intégré dans les mentalités »

 

Sarah Chalabi, milieu de terrain à Yzeure depuis 2004 a répondu à quelques questions. Travail, entraînement, blessure, médiatisation, différence entre le football féminin et masculin, elle raconte.

Sportives.net : Le foot est un milieu qui vous a toujours intéressé ?
Sarah Chalabi : Oui tout à fait. Je suis arrivée ici jeune, à l’âge de 15 ans puisque je suis originaire du département de l’Yonne. Vers chez mes parents il n’y avait pas de club, ni de structure pour pouvoir continuer à jouer au foot, du coup j’ai intégré la section sportive du lycée Jean Monier à Yzeure en seconde.

Vous jouiez au foot avant ?
Oui, j’ai joué en mixité jusqu’à l’âge de 14 ans avec des garçons dans mon club local.

Qu’est-ce qui vous plaît dans ce sport ?
Un peu tout. Je trouve que c’est un sport riche, plein de valeurs, que ce soit le travail d’équipe, le respect et puis l’amour du ballon. J’aime bien m’amuser avec le ballon. J’aime bien le jeu en lui-même.

Depuis que vous avez commencé le foot vous n’avez connu qu’un seul club : celui d’Yzeure, vous n’avez jamais été tenté de jouer dans d’autres clubs ?
Tout à fait j’ai tout connu ici, ça fait un moment que je suis là. J’ai eu des opportunités de partir dans des clubs comme l’AS Saint-Etienne mais j’ai toujours privilégié mes études et le côté professionnel. Et puis à Yzeure je me sentais vraiment épanouie, j’ai préféré rester ici.

Vous l’avez dit, vous avez tout connu à Yzeure dont la D1 et la descente il y a 2 saisons, vous étiez alors capitaine de cette équipe. Est-ce qu’en tant que capitaine on se sent encore plus responsable d’une descente que n’importe quelle joueuse ?
Oui parce qu’on a un rôle dans le vestiaire qui est important. En plus avec plusieurs cadres de l’équipe on avait connu la D1 pendant 6 ans, c’est vrai qu’on avait cette expérience à apporter au groupe. Donc c’est vrai qu’on se sentait plus responsable que les jeunes qui découvraient le championnat de D1.

Cette saison a été particulière, vous avez été blessée d’une rupture des ligaments…
Oui c’est ça j’ai eu une rupture des ligaments croisés au mois d’avril 2015. J’ai été éloignée des terrains pendant 10 mois, c’était super long ! J’ai eu une longue rééducation et j’ai pu réintégrer les terrains en février dernier.

Ce n’était pas trop frustrant ?
Si, surtout quand on a l’habitude d’être à l’entraînement tous les soirs, d’avoir match les week-ends. Ça fait bizarre, ça fait vide d’un coup. Mentalement c’est compliqué les premiers temps mais on se fait une raison et on sait que si on travaille bien et qu’on se rééduque bien on a tous les chances pour revenir à son niveau.

Et aujourd’hui ça va mieux ?
Oui, ça va beaucoup mieux. Au début c’était difficile que ce soit pour reprendre toutes ses sensations, physiquement aussi, parce que rester arrêtée pendant 10 mois, le corps s’habitue à ne plus avoir les entraînements et la compétition. J’ai eu la chance d’être encadrée par mon kiné Nicolas Baptiste à la clinique Sainte-Odilon, il y avait aussi le staff : les coachs, le préparateur physique et toutes les joueuses qui me soutenaient, c’est vrai que ça aide pour revenir au mieux.

Comment vous avez vécu cette fin de championnat avec Yzeure ? Vous étiez en tête du championnat, il y a eu une défaite à Lorient, finalement vous terminez à égalité de points avec Bordeaux qui est monté en D1 avec la différence de buts.
Pour moi c’était un peu différente des autres parce que je n’avais pas fait toute la première partie de saison. Quand j’ai repris, l’équipe était toujours invaincue depuis le début. Reprendre dans ces conditions c’est super motivant donc on a envie d’aider l’équipe au mieux et malheureusement on rate la montée. Ça se joue vraiment à rien. Après on avait une équipe très jeune donc je sais qu’on va rebondir la saison prochaine. Au final on a un bilan très positif, sur 22 matchs on en a perdu qu’un seul, c’est énorme. C’est un bon bilan de saison même s’il y a cette frustration au bout.

L’objectif l’année prochaine c’est la montée ?
On ne sait pas encore. Là ils remodulent les championnats de D2 : de 3 poules on va passer à 2, donc le niveau va être un peu plus homogène entre toutes les équipes. Il y a plein de choses qui rentrent en compte, il faut voir par rapport à notre effectif, à la poule où on va être. Je pense que l’objectif sera de faire un bon championnat et en fonction de comment ça se passe, revoir les objectifs à la hausse.

Malgré le fait que vous ayez été blessée, vous avez été très occupée. Au contraire du football masculin, il faut avoir un emploi à côté. Comme vous l’avez confié à Foot d’elles, vous êtes éducatrice pour les enfants.
Oui, je travaille à la mairie d’Yzeure, je suis éducatrice sportive. J’encadre beaucoup les enfants mais je fais aussi chez les adultes, j’anime des cours d’aquabiking. Ça me permet de rester au contact du sport avec différents publics.

Vous avez une journée type au travail suivie d’un entraînement. Ce sont des entraînements quotidiens ?
Oui ce sont des entraînements quotidiens. J’ai ma journée de travail et le soir à 18h je suis sur le terrain.

Avec votre coach Gregory Mleko…
Voilà avec les coachs Gregory Mleko et Eric Sikorski.

Après la fatigue de la journée, est-ce difficile d’être à fond pour l’entraînement ?
Si, parce qu’il y a des journées qui sont longues, qui sont parfois sollicitantes et on peut arriver sur le terrain fatiguée. Il faut fournir les efforts physiques nécessaires. Souvent on enchaîne les journées de boulot avec l’entraînement, on n’a pas le temps de couper donc parfois c’est compliqué de faire la part des choses, mais on prend l’habitude, on arrive sur le terrain et on laisse nos problèmes au vestiaire. Notre fatigue on l’oublie et on chausse les crampons.

Avec la fatigue il y a plus de risques de blessure…
Oui, c’est sûr qu’on n’a pas les mêmes conditions que certaines qui sont professionnelles. Au niveau de la récupération, c’est vrai que nos organismes sont parfois fatigués, que mentalement on n’est pas forcément concentrés donc c’est sûr que le risque de blessure est plus élevé que si on avait d’autres conditions.

Dans le football féminin, il n’y a que deux clubs professionnels, l’OL et le PSG, Montpellier et Juvisy sont semi-professionnels. Depuis, l’OM et Bordeaux font partie de ces clubs professionnels.
Voilà, ils ont le nom d’une structure professionnelle, après reste à savoir si les filles sont bénéficiaires des moyens par ces clubs-là, ça je n’en suis pas si sûre.. A voir dans les prochaines années mais c’est vrai qu’il y a de plus en plus d’équipes féminines reprises par des structures pro.

Selon vous pourquoi est-on autant en retard au niveau du football féminin sur le plan professionnel alors qu’en football masculin tous les club de Ligue 1 et Ligue 2 sont professionnels ?
Je pense déjà que c’est par rapport à la société. Une fille qui fait du foot ce n’est pas encore tout à fait intégré dans les mentalités par rapport à d’autres pays comme aux Etats-Unis ou en Allemagne, où c’est différent. Ils sont en avance sur nous parce que je pense que dans les mentalités c’est intégré. Une fille a le droit de jouer au foot, c’est tout à fait normal alors qu’en France c’est compliqué. Déjà rien que lorsqu’on dit qu’on fait du foot on a le droit aux réflexion « ah vous faites du foot, vous êtes une filles pourtant », on sent les gens vraiment étonnés. Après dans certains cas on les sent méchants. Ça m’est arrivé d’avoir des propos misogynes par rapport au fait que je fasse du foot. Ça arrive assez fréquemment.

Il y a un paradoxe dans le football féminin.La dernière Coupe du monde avait massivement attiré les téléspectateurs. De 22h à 00h40 lors du quart de finale entre la France et l’Allemagne le match avait attiré 4 214 000 téléspectateurs, record historique de la TNT. Pourtant depuis seules D17 ou France 4 diffusent du football féminin. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Il y a eu Lyon qui a eu la chance dernièrement d’être sur France 2 pour la finale de la Ligue des Champions, c’est quelque chose d’énorme puisque d’habitude c’est sur la TNT ou sur des chaînes privées. C’est vrai que quand des chaînes publiques arrivent à avoir les droits pour passer du foot féminin c’est totalement positif car ça permet d’attirer plus de personnes et d’être plus regardé par les gens en général., c’est une bonne chose.

Comment expliquez-vous que malgré le fait qu’il y ait un intérêt des gens pour le football féminin il n’y ait pas plus de grandes chaînes qui prennent l’initiative de diffuser ?
J’aimerais bien qu’on réponde à cette question. (rires) Je ne sais pas trop… Peut-être qu’avant les chaînes avaient un peu peur que ça fasse un flop, mais c’est vrai que maintenant on voit que ça peut attirer des téléspectateurs. J’espère que prochainement on verra plus de chaînes publiques prendre l’initiative et vraiment passer du foot féminin.

La Coupe du monde de football féminin 2019 aura lieu en France. C’est TF1 qui diffusera l’événement, c’est une bonne nouvelle pour vous ?
Oui tout à fait parce que ça veut dire que les choses évoluent. Déjà avoir une grande compétition sur le territoire français ça va être énorme puisque ça va permettre de faire un petit peu de pub pour le foot féminin. Les gens pourront aller au stade, voir ce que ça donne, voir des grandes nations, des grands matchs. En plus TF1 est une grande chaîne regardée par beaucoup de monde donc je trouve que c’est positif, qu’on va dans le bon sens. Pourvu que ça continue !

L’équipe de France peut remporter la Coupe du monde selon vous ?
Oui je l’espère ! Après c’est sûr que c’est une chose qui peut aider le football féminin. Que l’équipe nationale remporte des titres ça fait parler, ça fait évoluer les mentalités, ça change un peu l’image. Dernièrement Lyon a remporté la Ligue des Champions et c’était énorme, du coup il y a plein de garçons qui disent que c’est bien. Remporter la Ligue des Champions chez les hommes c’est quelque chose de prestigieux donc que les filles puissent remporter ce titre, c’est intéressant pour la France.

Comme vous le dites, le football féminin brille à l’international avec l’Olympique Lyonnais qui a remporté récemment la Ligue des Champions face à Wolfsburg. Savez-vous quel a été le travail de Jean-Michel Aulas qui a réussi avec les filles mais pas avec les garçons ?
Jean-Michel Aulas est vraiment en avance en France depuis plusieurs années. Il a été l’un des présidents de grands clubs à mettre les moyens dans le foot féminin, à croire en ce sport, à vraiment être derrière, à promouvoir. Cet homme-là a beaucoup joué dans le foot féminin et on le voit aujourd’hui : les filles ont remporté 10 ans de suite le championnat, elles ont gagné des Ligues des Champions, elles ont rapporté des titres. A Lyon elles ont vraiment des conditions idéales pour être performantes et pratiquer ce sport. Jean-Michel Aulas a eu un grand rôle dans le foot féminin en France et il le prouve toujours notamment avec ce dernier titre de Ligue des champions.

Concernant votre avenir, que pouvez-vous nous dire ?
J’ai eu quelques contacts pour partir mais au final j’ai pris la décision de rester Yzeurienne une saison de plus.

Juste une saison ?
Pour le moment oui, on verra ce que l’avenir nous dira.

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